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Analyse · Métiers en Tension

Industrie : +53 % de cadres, +7 % d'emplois en dix ans

L'encadrement industriel a grossi sept fois plus vite que l'emploi de sa branche, pendant que les statistiques publiques annoncent une détente.

Florian BeurteyFondateur, Volta Executive

6 octobre 202615 min de lecture

01 · L’analyse

Sommaire · 10 parties
  1. Le chiffre : 53,2 contre 7,3, et comment je l'obtiens
  2. Pourquoi ce calcul a-t-il une limite sérieuse ?
  3. Que mesure l'enquête BMO quand elle annonce 48 % ?
  4. Où la pénurie s'est-elle déplacée dans l'organigramme ?
  5. Pourquoi l'encadrement de la maintenance est-il introuvable ?
  6. Combien de temps reste-t-il avant la vague de départs ?
  7. Regard terrain : une fonction que le marché croit facile
  8. Ce qu'un directeur industriel fait de ce chiffre lundi matin
  9. Questions fréquentes
  10. Sources

Entre 2010 et 2021, l'emploi d'ingénieurs et de cadres de la branche métallurgie a progressé de 53,2 % quand l'emploi total de cette même branche gagnait 7,3 %, selon l'étude de l'Observatoire paritaire de la Métallurgie publiée en mars 2024. Sept fois plus vite. Pendant ce temps, l'Apec mesure la difficulté de recrutement des cadres à son niveau le plus bas depuis cinq ans, et France Travail annonce un marché qui se détend partout.

Les deux lectures sont exactes. Elles ne parlent simplement pas du même objet, et c'est cet écart qui coûte des mois à une direction industrielle qui planifie ses recrutements sur la statistique publique.

Le chiffre : 53,2 contre 7,3, et comment je l'obtiens

Il vient d'un seul document, que j'ai ouvert en entier, et je donne les deux grandeurs pour qu'on puisse refaire le calcul.

Les deux valeurs d'entrée. L'étude « L'emploi des ingénieurs et cadres dans la branche Métallurgie en Bretagne », publiée en mars 2024 par l'Observatoire paritaire de la Métallurgie avec l'UIMM Bretagne et l'Apec Bretagne, mesure sur la période 2010-2021 une progression de l'emploi cadre de la branche de 53,2 %, quand l'emploi total de la branche progresse de 7,3 % sur exactement la même fenêtre. La source des deux chiffres est l'INSEE, fichier Postes au 31 décembre 2021, salariés présents au 31 décembre, région Bretagne au lieu de travail, convention collective de la métallurgie.

L'opération. Cinquante-trois virgule deux divisé par sept virgule trois donne 7,29. L'encadrement a donc grossi un peu plus de sept fois plus vite que l'effectif qu'il encadre.

Ce que cela produit en stock. Les ingénieurs et cadres représentent désormais 26,9 % de l'emploi salarié de la branche métallurgie bretonne, devant les professions intermédiaires (25,4 %) et derrière les seuls ouvriers (41,0 %), toujours selon la même étude. Dans l'industrie régionale prise dans son ensemble, agroalimentaire et manufacturier confondus, le taux d'emploi de cadres n'est que de 14,1 %. Un salarié sur quatre de la métallurgie est donc aujourd'hui ingénieur ou cadre.

Pourquoi ce calcul a-t-il une limite sérieuse ?

Je la pose avant d'aller plus loin, parce qu'elle est la première chose qu'un directeur des ressources humaines me rétorquera.

Le périmètre est régional. Ces 53,2 % sont mesurés sur la Bretagne, pas sur la France. Un ratio calculé sur une région n'est pas une mesure nationale, et personne ne devrait le présenter comme telle. La même étude donne pourtant de quoi situer ce territoire : sur le taux d'emploi cadres de la branche, la Bretagne arrive au cinquième rang national, derrière l'Île-de-France (56,2 %), l'Occitanie (40,7 %), la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (39,7 %) et l'Auvergne-Rhône-Alpes (28,9 %). La Bretagne n'est donc pas un cas extrême par le haut. Quatre régions font plus, et l'Île-de-France fait deux fois plus. Si le biais existe, il joue plutôt à la baisse.

La fenêtre s'arrête en 2021. Les données INSEE mobilisées par l'Observatoire s'arrêtent au 31 décembre 2021. Les quatre années suivantes, celles de la réindustrialisation et des plans de décarbonation, ne sont pas dedans. Je ne les extrapole pas.

Le tissu breton est particulier. L'étude le dit elle-même : ce tissu est positionné sur des activités à forte valeur ajoutée, défense navale, aéronautique, énergies décarbonées. Une région à dominante de sous-traitance de série donnerait un taux d'encadrement plus bas.

Ce que ce calcul établit malgré ces trois limites tient en une phrase : dans une branche industrielle documentée, sur une décennie documentée, l'organigramme s'est rempli par le haut bien plus vite que par le bas. Le besoin de recrutement suit la structure, pas l'inverse.

Que mesure l'enquête BMO quand elle annonce 48 % ?

L'enquête Besoins en main-d'œuvre 2026 de France Travail, publiée le 21 avril 2026, recense 2,275 millions de projets de recrutement, en recul de 6,5 % sur un an. La part des projets jugés difficiles tombe à 43,8 %, contre 50,1 % en 2025, soit 6,3 points de moins. Pour l'industrie, cette même enquête compte 211 000 projets de recrutement, dont 48 % jugés difficiles.

Lu vite, ce 48 % rassure. Il place l'industrie à 4,2 points au-dessus de la moyenne nationale, pas davantage, et dans une tendance au reflux.

Il faut lire ce que l'indicateur compte réellement. Un projet de recrutement au sens de l'enquête BMO est une intention déclarée par un établissement interrogé, et les deux tiers des projets recensés par France Travail relèvent de PME et de très petites entreprises. Un remplacement de directeur de site conduit en confidentialité, un poste de direction technique ouvert sans annonce, une direction de programme industriel montée par approche directe : rien de tout cela n'a vocation à se déclarer dans une enquête d'intentions. Ce que mesure ce 48 %, c'est la difficulté moyenne d'un volume dominé par les postes que l'on publie.

L'Apec le confirme par un autre bout. Dans son étude « Pratiques de recrutement de cadres 2026 », publiée le 21 mai 2026 et réalisée auprès de 1 150 entreprises d'au moins dix salariés ayant recruté au moins un cadre en 2025, l'Apec mesure que seule la moitié des entreprises concernées ont rencontré des difficultés, soit 5 points de moins qu'en 2024 et 15 points de moins qu'en 2022. Son baromètre du troisième trimestre 2026, publié le 25 août 2026, donne 61 % d'entreprises anticipant des difficultés, et qualifie ce niveau d'étiage le plus bas des cinq dernières années.

Trois mesures du même marché, trois réponses
Part des recrutements ou des entreprises concernés par une difficulté
Tous secteurs(BMO 2026)Industrie (BMO2026)Entreprises ayantrecruté un cadre(Apec)Difficultésanticipées (Apec,T3 2026)020406080
Source : France Travail, enquête BMO 2026 (21 avril 2026) ; Apec, Pratiques de recrutement de cadres 2026 (21 mai 2026) et baromètre du 3e trimestre 2026 (25 août 2026)
Les trois indicateurs n'ont ni le même périmètre ni la même unité : projets déclarés pour la BMO, entreprises pour l'Apec.

Quand trois enquêtes sérieuses situent la difficulté entre 43,8 % et 61 % selon ce qu'elles comptent, l'écart ne vient pas des enquêtes. Il vient de la question posée.

Où la pénurie s'est-elle déplacée dans l'organigramme ?

C'est là que nos propres données servent à quelque chose. Notre cartographie des 52 métiers en tension de l'industrie et de l'énergie classe chaque métier en quatre niveaux de pénurie, à partir de l'enquête BMO, des tensions mesurées par la DARES, de l'arrêté du 21 mai 2025 sur les métiers en tension et de 120 missions analysées entre 2023 et 2025.

J'ai repris cette cartographie et je l'ai coupée en deux selon un critère simple : le poste est-il tenu par un cadre, au sens des groupes F à I de la convention collective de la métallurgie entrée en vigueur le 1er janvier 2024, ou par un technicien, un ouvrier qualifié, un projeteur ou un encadrant de proximité ? Trente-quatre métiers tombent du côté cadre et direction, dix-huit du côté terrain.

Étage de l'organigrammeMétiers cartographiésVivier vide ou réduitPart
Cadres, experts, directions341544,1 %
Techniciens, ouvriers qualifiés, encadrement de proximité18527,8 %
Ensemble522038,5 %

Le vivier manque donc 1,6 fois plus souvent en haut de l'organigramme qu'en bas. Et le détail est plus net encore que la moyenne : les sept métiers que nous classons en pénurie critique, ceux dont le vivier existe mais ne répond plus aux annonces, sont tous les sept des postes de cadre, sans exception. Ingénieur systèmes embarqués, chef de projet IRVE, développeur agrivoltaïsme, ingénieur batteries et BESS, chargé d'affaires raccordement HTA et HTB, data engineer industriel, architecte IIoT. Aucun métier de terrain à ce niveau.

C'est exactement l'inverse de ce que la lecture publique laisse attendre. L'Apec mesure la difficulté cadre en recul de 15 points depuis 2022, et l'enquête BMO place l'industrie à peine au-dessus de la moyenne de tous les secteurs. Si ces deux lectures décrivaient le marché de l'industrie et de l'énergie, la pénurie devrait se concentrer en bas de l'organigramme. Elle se concentre en haut.

Pourquoi l'encadrement de la maintenance est-il introuvable ?

Un chiffre de l'étude de l'Observatoire paritaire de la Métallurgie explique une bonne partie du phénomène, et je ne l'ai vu commenté nulle part. La répartition de l'emploi cadre de la branche par domaine de métier donne 31,1 % pour la conception et la recherche, 20,7 % pour la gestion et l'administration, 17,4 % pour la production, 17,2 % pour les achats et la vente, 10,6 % pour les méthodes et la planification. Et 2,4 % pour « installer et maintenir ».

Deux et quatre dixièmes de pour cent. Sur quarante-deux postes de cadre de la branche métallurgie, un seul relève de la maintenance et de l'installation.

L'encadrement industriel a grossi partout sauf en maintenance
Évolution de l'emploi cadre par domaine de métier, 2010-2021
055110165220Préparer etorganiserGérer et administrerAcheter etcommercialiserConcevoir etrechercherInstaller etmaintenirProduire et réaliser
Source : Observatoire paritaire de la Métallurgie, UIMM Bretagne et Apec Bretagne, étude publiée en mars 2024, données INSEE au 31 décembre 2021, branche métallurgie en Bretagne
Le domaine « installer et maintenir » ne pèse que 2,4 % de l'emploi cadre de la branche en fin de période.

La lecture est franche. Les fonctions qui ont explosé sont les méthodes et la planification (+218,9 %), la gestion et l'administration (+76,4 %), les achats et la vente (+47,0 %). La maintenance et l'installation ferment la marche des domaines techniques avec +30,7 %, devant la seule production (+27,2 %).

Une direction industrielle qui cherche aujourd'hui un responsable de maintenance ou un directeur technique capable de tenir un plan de fiabilisation puise donc dans un vivier de cadres qui n'a presque pas grossi, pendant que la demande, elle, a suivi la modernisation des outils. C'est le même mécanisme qui rend si difficile le recrutement d'un directeur d'usine venu de l'exploitation plutôt que du siège.

Combien de temps reste-t-il avant la vague de départs ?

L'étude de l'Observatoire donne la pyramide. L'âge médian des ingénieurs et cadres de la branche est de 45,0 ans. Il monte à 47,0 ans sur les métiers de production et descend à 42,6 ans sur ceux de la recherche et du développement. Le turnover des cadres de la branche est estimé entre 7 et 8 % par an, contre 9 % tous secteurs au niveau national, d'après les focus sectoriels de l'Apec d'octobre 2023 cités par cette étude.

Un âge médian de 47 ans sur l'encadrement de production signifie qu'une moitié de cette population atteindra l'âge légal de 64 ans dans les dix-sept ans, et qu'une part notable y arrivera bien avant. Un turnover de 7 à 8 % signifie que le stock se renouvelle, par la seule mobilité, en treize ans environ. Les deux horizons se superposent, et ils tombent exactement sur la décennie où les plans de décarbonation et de modernisation demandent le plus d'encadrement.

Du côté de l'entrée, l'Observatoire paritaire de la Métallurgie relève dans son bilan de l'alternance de janvier 2024 que 55 % des effectifs d'alternants de la branche visent un niveau 6, 7 ou 8, c'est à dire bac+3 et plus. La filière prépare donc bien des cadres. Elle les prépare en quatre à cinq ans, et les alternants ne pèsent que 4,7 % de l'emploi salarié total de la branche.

Regard terrain : une fonction que le marché croit facile

Une observation tirée d'un mandat réel, et une seule. Pour un énergéticien national, nous avons mené en approche directe confidentielle le recrutement d'un responsable santé et sécurité sur un périmètre d'environ 11 000 sites, pour un package autour de 100 000 euros. C'est une fonction que le marché croit facile à pourvoir et qui ne l'est pas. Les fonctions HSE à périmètre national se négocient désormais au niveau des packages de direction.

Ce cas dit la même chose que les chiffres de l'Observatoire : l'inflation du besoin s'est faite sur des fonctions d'encadrement que personne ne range spontanément dans la liste des métiers en tension.

Ce qu'un directeur industriel fait de ce chiffre lundi matin

Trier ses postes par étage avant de les trier par urgence. Un poste de cadre de notre cartographie a 44,1 % de chances d'être sur un vivier vide ou réduit, contre 27,8 % pour un poste de terrain. Les deux ne se lancent pas avec le même calendrier.

Ne pas lire la détente Apec comme une autorisation d'attendre. Le recul de 15 points depuis 2022 mesuré par l'Apec porte sur toutes les entreprises et toutes les fonctions cadres. Il ne dit rien des sept métiers que nous classons en pénurie critique, et qui sont tous des postes de cadre.

Regarder qui, dans l'équipe, aura 60 ans avant 2032. Avec un âge médian de 47 ans sur l'encadrement de production mesuré par l'Observatoire paritaire de la Métallurgie, cette liste est rarement vide, et elle se construit en une heure.

Accepter que le canal change avec l'étage. L'Apec observe dans son étude de mai 2026 que l'approche directe recule de 3 points et le recours à un intermédiaire de 5 points, pendant que les candidatures spontanées progressent de 5 points. Sur un vivier qui ne répond pas aux annonces, cette bascule va dans le mauvais sens. C'est précisément le terrain de l'executive search et de la chasse directe.

Questions fréquentes

Les cadres industriels sont-ils plus difficiles à recruter que les techniciens ?

Sur notre cartographie des métiers de l'industrie et de l'énergie, oui : 44,1 % des 34 métiers de cadre ont un vivier vide ou réduit, contre 27,8 % des 18 métiers de terrain. Les statistiques publiques disent l'inverse, parce qu'elles mesurent des projets déclarés et non des postes confidentiels.

Que vaut le chiffre de 48 % de recrutements difficiles dans l'industrie ?

Il est exact et utile. Publié par France Travail dans son enquête BMO du 21 avril 2026, il porte sur 211 000 projets de recrutement déclarés par des établissements, dont deux tiers de PME et de très petites entreprises. Il décrit un volume dominé par les postes publiés, pas le haut de l'organigramme.

Pourquoi l'Apec annonce-t-elle une détente du marché cadre ?

Parce qu'elle la mesure réellement. Son étude publiée le 21 mai 2026 montre que la moitié des entreprises ayant recruté un cadre ont rencontré des difficultés, 15 points de moins qu'en 2022, et son baromètre du 25 août 2026 situe les difficultés anticipées à 61 %, leur plus bas niveau en cinq ans. Cette moyenne couvre toutes les fonctions cadres.

Combien de cadres compte l'industrie aujourd'hui ?

Dans la branche métallurgie en Bretagne, les ingénieurs et cadres pèsent 26,9 % de l'emploi salarié, contre 14,1 % pour l'industrie régionale tous secteurs confondus, selon l'étude de l'Observatoire paritaire de la Métallurgie de mars 2024. Le taux monte à 56,2 % en Île-de-France et à 40,7 % en Occitanie.

Faut-il anticiper davantage un recrutement de cadre industriel ?

Oui, et de six à douze mois sur les métiers que nous classons en pénurie extrême. L'âge médian de 45 ans relevé par l'Observatoire paritaire de la Métallurgie, le turnover de 7 à 8 % et la croissance de 53,2 % de l'emploi cadre sur dix ans pointent tous vers le même calendrier contraint.

Sources

02 · Le guide

Pour aller plus loin

Le guide qui prolongecette analyse

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  • 52 métiers
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