Selon le bilan thématique de l'ADEME publié le 24 septembre 2026, 437 projets de décarbonation industrielle ont été retenus depuis 2020, pour 9,16 milliards d'euros d'investissement et 2,81 milliards d'euros d'aides publiques. Au rythme observé sur un programme de 200 millions d'euros conduit par Volta Executive, ce portefeuille suppose environ 137 postes de direction industrielle. L'INSEE, dans son information rapide publiée le 28 août 2026, mesure sur la même période 15 100 emplois industriels de moins en un an.
D'où sort le chiffre de 137, et ce qu'il ne dit pas
Le calcul tient en une ligne. Première valeur d'entrée : les 9,16 milliards d'euros d'investissement des 320 bénéficiaires retenus par l'ADEME sur les appels à projets DECARB IND, DECARB FLASH, DECARB IND+ et AO GPID, chiffre publié le 24 septembre 2026, données arrêtées au 1er septembre 2026. Deuxième valeur d'entrée : trois postes de direction pour un programme de transition énergétique de plus de 200 millions d'euros, soit un poste par tranche de 66,7 millions d'euros d'investissement. Cette seconde valeur vient d'un mandat réel, publié dans notre étude de cas confidentielle : un directeur des opérations membre du comité exécutif et deux directeurs de site, trois chasses menées en parallèle. L'opération donne 9 160 divisé par 66,7, soit 137 postes.
Maintenant la limite, et elle est sérieuse. Un ratio tiré d'un seul mandat n'est pas un échantillon. Un programme concentré sur un site mobilise moins de dirigeants qu'un programme réparti sur trois usines. Un grand groupe pourvoit souvent une partie de ces postes en interne, par mobilité, et ne recrute à l'extérieur que celui qu'il ne sait pas couvrir : si deux postes sur trois se remplissent en interne, le chiffre tombe autour de 45. Enfin, l'ADEME compte des projets déposés depuis 2020 et retenus jusqu'au 1er septembre 2026, donc une file de six ans : ces 137 postes ne sont pas ouverts le même jour. Le chiffre mesure un ordre de grandeur, pas une prévision de recrutement.
Deux repères se déduisent du même bilan de l'ADEME. Rapportés aux 437 projets lauréats, les 9,16 milliards d'euros donnent 21 millions d'euros par projet retenu ; rapportés aux 320 bénéficiaires, 28,6 millions d'euros par site aidé. Cette moyenne masque une dispersion énorme, puisque le dispositif DECARB FLASH accepte des projets à partir de 100 000 euros quand l'appel d'offres GPID vise des dossiers de 20 à 450 millions d'euros. Je la donne pour fixer l'échelle, pas pour décrire un projet type.
Pourquoi les émissions industrielles baissent-elles pendant que l'argent attend ?
Le rapport Secten 2026, publié par le Citepa, l'association en charge des inventaires d'émissions nationaux, titre que l'industrie est le premier contributeur à la baisse des émissions en 2025. Le chiffre est net : 58 millions de tonnes équivalent CO2 estimées pour l'industrie manufacturière et la construction en 2025, soit 3,2 millions de tonnes de moins qu'en 2024, une baisse de 5,2 %. Lu seul, ce résultat ressemble à une victoire de la politique de décarbonation.
Les sous-secteurs racontent autre chose. Selon ce rapport du Citepa, la chimie affiche la baisse la plus forte, 1,4 million de tonnes et 9,8 %, « en lien notamment avec la fermeture d'un vapocraqueur courant 2024 sur les six présents sur le territoire national ». La métallurgie des métaux ferreux recule de 7,6 %. Les minéraux non métalliques reculent de 2,8 %, principalement en lien avec une production de ciment en baisse de 5,4 % selon la même étude. Fermer une unité sur six, produire moins d'acier et moins de ciment : ce sont des réductions d'émissions qui ne demandent aucun investissement et aucun recrutement.
Le même rapport du Citepa donne pourtant le signe inverse. La consommation de fioul lourd dans l'industrie chute d'environ 55 % entre 2024 et 2025, quand la part du gaz naturel dans la grande industrie ne baisse que d'environ 3 %. Le fioul lourd se remplace vite : il suffit souvent de changer de combustible. Le gaz naturel résiste, parce que s'en passer suppose d'électrifier un four, d'installer une pompe à chaleur haute température ou de récupérer de la chaleur fatale, c'est-à-dire exactement les projets que l'ADEME finance et que quelqu'un doit piloter. La décarbonation facile est faite. Celle qui reste est un projet industriel lourd, et un projet industriel lourd est d'abord une équipe.
Il y a donc deux manières de faire baisser une courbe d'émissions. Produire moins, et l'inventaire du Citepa en garde la trace. Investir, et le bilan de l'ADEME en garde la trace. Ces deux publications ne se citent pas, et leur superposition dit ce qu'aucune ne dit seule : la trajectoire 2024-2025 doit une part de son résultat à des arrêts de capacité, pendant que les 9,16 milliards d'euros retenus par l'ADEME attendent leurs équipes. Le rapport du Citepa situe la moyenne du secteur à 60 millions de tonnes par an sur 2024-2025, face à un budget carbone de 57 millions de tonnes par an fixé pour 2024-2028 dans le projet de troisième stratégie nationale bas carbone. L'écart restant ne se comblera pas par une fermeture de plus.
Que recrute vraiment un projet de décarbonation ?
Notre étude des 52 métiers en tension classe chaque métier de l'industrie et de l'énergie par niveau de pénurie, de moyenne à extrême ; treize y sont en criticité extrême. Quand on regarde lesquels un projet de décarbonation mobilise réellement, de l'étude amont à la mise en service, onze des treize sont concernés : direction d'usine ou de site, ingénieur énergie et efficacité énergétique, ingénieur automatisme et contrôle-commande, technicien automatisme et GTC-GTB, expert technique, chef de quart d'une unité de valorisation énergétique ou d'une chaufferie biomasse, ingénieur cybersécurité industrielle. Seuls l'ingénieur sûreté nucléaire et le tuyauteur-soudeur qualifié RCC-M restent propres à la filière nucléaire.
Voici les fourchettes de notre baromètre des salaires industrie et énergie, en base nationale, brut annuel fixe, du confirmé au senior. Selon ce baromètre, Paris se lit en ajoutant environ 12 % et la région en retirant 5 %, sauf sur les métiers en pénurie extrême ou critique, dont le vivier est national et ne subit aucun abattement régional.
| Poste du projet | Niveau de pénurie | Fourchette nationale |
|---|---|---|
| Directeur d'usine ou de site | Extrême | 100 à 146 k€ |
| Directeur de programme ou de projets industriels | Haute | 85 à 128 k€ |
| Responsable maintenance et exploitation | Haute | 55 à 88 k€ |
| Ingénieur automatisme et contrôle-commande | Extrême | 50 à 70 k€ |
| Ingénieur procédés et fabrication | Haute | 50 à 70 k€ |
| Chef de projet énergie et renouvelables | Haute | 48 à 74 k€ |
| Ingénieur énergie et efficacité énergétique | Extrême | 42 à 60 k€ |
Ce tableau dit une chose simple à un directeur qui prépare son budget : le poste le plus cher de la liste est aussi celui dont la pénurie est la plus forte, et c'est celui qui décide si l'investissement produit ses tonnes évitées. Notre page expertise décarbonation détaille les profils que les industriels nous demandent le plus souvent sur ces programmes, et l'efficacité énergétique ceux qui arrivent juste derrière.
Combien coûte l'équipe qui décide de la dépense ?
Reprenons le programme de 200 millions d'euros. Trois postes de direction, au barème de notre baromètre : un directeur de programme entre 85 et 128 k€, deux directions de site entre 100 et 146 k€ chacune. La masse salariale fixe annuelle de ce trio se situe entre 285 et 420 k€, soit entre 0,14 % et 0,21 % du programme.
Deux dixièmes de pour cent. C'est le prix annuel des gens qui décident si les 200 millions sont dépensés au bon endroit, dans le bon ordre, sur le bon calendrier réglementaire. C'est pourtant la ligne qu'on arbitre en dernier, souvent après la commande des équipements. L'ordre inverse coûte cher : un équipement commandé sans pilote arrive sur un site qui n'a préparé ni son raccordement, ni ses arrêts de production, ni la montée en compétence de ses équipes.
Appliqué au portefeuille complet publié par l'ADEME le 24 septembre 2026, le même raisonnement donne, pour 9,16 milliards d'euros d'investissement, une masse salariale de direction de l'ordre de 13 à 19 millions d'euros par an. C'est un calcul d'ordre de grandeur, avec la même limite que le chiffre signature.
Où trouver ces profils quand l'emploi industriel recule ?
Selon l'INSEE, dans son information rapide numéro 214 publiée le 28 août 2026, l'emploi salarié dans l'industrie hors intérim perd 2 600 postes au deuxième trimestre 2026. Sur un an, l'INSEE mesure un recul de 0,5 %, soit 15 100 emplois. Le secteur reste 1,7 % au-dessus de son niveau d'avant la crise sanitaire, soit 55 100 emplois de plus que fin 2019, mais la pente actuelle est descendante.
L'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail, publiée le 21 avril 2026, donne l'autre face. Selon cette enquête, l'industrie déclare 211 000 projets de recrutement pour 2026, dont 48 % jugés difficiles par les employeurs, quand la moyenne tous secteurs s'établit à 43,8 %, en recul de 6,3 points sur un an. L'industrie est donc le secteur où la difficulté déclarée reste la plus élevée alors que le marché se détend ailleurs. La même enquête de France Travail chiffre les besoins du secteur à près de 200 000 postes par an d'ici 2035, dont 100 000 pour la seule filière nucléaire.
Un marché qui perd des emplois nets selon l'INSEE et qui déclare simultanément 211 000 projets de recrutement selon France Travail ne se décrit pas comme un marché en croissance. Il se décrit comme un marché de remplacement sous tension. Pour un directeur qui cherche un pilote de projet de décarbonation, la conséquence est directe : le candidat qu'il cherche est en poste ailleurs, et aucune annonce ne le fera sortir.
Le rapport publié par France Stratégie et la Dares le 10 mars 2022, Les métiers en 2030, attendait 45 000 créations de postes dans les métiers industriels entre 2019 et 2030. Cette étude relevait déjà que pour les ingénieurs et cadres techniques de l'industrie, la moitié au moins des postes à pourvoir sont des créations nettes et non des remplacements de départs en fin de carrière. Ce rapport de France Stratégie et de la Dares date d'avant le cycle mesuré depuis par l'INSEE, et sa projection d'emploi doit être lue avec cette réserve ; sa remarque sur la nature des postes, elle, tient toujours, et elle explique pourquoi ces profils ne se libèrent pas au rythme des départs à la retraite.
Regard terrain
Sur un programme industriel confidentiel de plus de 200 millions d'euros, trois recrutements de niveau comité exécutif ont été menés en chasse invisible, sans annonce ni fuite vers le marché. Au niveau dirigeant, la discrétion n'est pas un confort : c'est une condition d'exécution, parce qu'un concurrent qui apprend qu'un site cherche son directeur des opérations apprend aussi que le programme démarre.
Questions fréquentes
Combien de temps faut-il pour recruter un directeur de projets de décarbonation ? Sur le mandat publié de 200 millions d'euros, les trois chasses ont été menées en parallèle et bouclées en six, six et quatre semaines. Ce délai suppose un cadrage fait en amont et une scorecard écrite. Sans cadrage, le même recrutement s'étire, parce que la cible change en cours de route.
Les aides de l'ADEME couvrent-elles le coût du pilote du projet ? Les dispositifs DECARB financent l'investissement, pas la masse salariale permanente. Selon le bilan de l'ADEME publié le 24 septembre 2026, les 2,81 milliards d'euros d'aides portent sur 9,16 milliards d'investissement, soit un taux de couverture moyen de 31 %. La direction du projet reste à la charge de l'industriel.
Faut-il recruter avant ou après l'obtention de l'aide ? Avant, quand le dossier est déposé et le calendrier contraint. Selon l'ADEME, 437 projets ont été retenus sur 916 déposés depuis 2020, soit moins d'un sur deux. Un pilote recruté tôt améliore la qualité du dossier autant qu'il sécurise l'exécution une fois la décision rendue.
Ces profils existent-ils en région, ou faut-il chercher à Paris ? Notre baromètre applique un abattement régional de 5 % sur la base nationale, sauf pour les métiers en pénurie extrême ou critique, dont le vivier se raisonne à l'échelle nationale. Pour une direction de site ou un ingénieur énergie, la recherche est nationale et la mobilité se négocie dans le package.
Que se passe-t-il si le poste reste vacant six mois ? Le projet ne s'arrête pas, il se décale. Les commandes d'équipements partent sans arbitrage technique consolidé, les arrêts de production se calent mal, et le calendrier réglementaire se rattrape en heures supplémentaires. Notre simulateur du coût d'un recrutement manqué chiffre cet effet sur un cas concret.
Sources
| Donnée | Source | Date | Périmètre |
|---|---|---|---|
| 916 projets déposés, 437 lauréats, 320 bénéficiaires, 2,81 Md€ d'aides, 9,16 Md€ d'investissement | ADEME, bilan thématique du déploiement de la décarbonation de l'industrie | publié le 24/09/2026, données au 01/09/2026 | France Relance et France 2030, dispositifs DECARB et AO GPID |
| 58 Mt CO2e pour l'industrie manufacturière et la construction en 2025, baisse de 3,2 Mt (5,2 %) ; chimie 9,8 % ; métaux ferreux 7,6 % ; fioul lourd environ 55 % | Citepa, rapport Secten 2026 | publié en juin 2026, estimation proxy 2025 | France, inventaire national |
| Emploi salarié industrie hors intérim : 2 600 postes de moins au T2 2026, 15 100 sur un an, 55 100 de plus que fin 2019 | INSEE, Informations rapides numéro 214 | publié le 28/08/2026 | France hors Mayotte |
| 211 000 projets de recrutement dans l'industrie, 48 % jugés difficiles, 43,8 % tous secteurs | France Travail, enquête Besoins en main-d'œuvre 2026 | publié le 21/04/2026 | France, intentions 2026 |
| 45 000 créations de postes dans les métiers industriels 2019-2030 | France Stratégie et Dares, rapport Les métiers en 2030 | publié le 10/03/2022 | France, projection |
| Fourchettes de rémunération et niveaux de pénurie de 52 métiers | Volta Executive, baromètre des salaires industrie et énergie 2026 | édition 2026 | base nationale, brut annuel fixe |
Liens consultés : le bilan de l'ADEME sur librairie.ademe.fr, le rapport Secten 2026 sur citepa.org, l'information rapide numéro 214 de l'INSEE sur insee.fr, l'enquête Besoins en main-d'œuvre de France Travail sur francetravail.org, le rapport de France Stratégie et de la Dares sur strategie-plan.gouv.fr.
Ce qu'un directeur industriel fait de cette information lundi matin
Trois gestes, dans cet ordre. Ouvrir le calendrier du projet financé et y placer la date de prise de poste du pilote, pas la date de lancement de la recherche : c'est la seule date qui engage. Vérifier ensuite, pour chaque poste clé, si le métier figure en pénurie extrême ou critique dans notre étude des 52 métiers en tension, parce que ces postes se recrutent à l'échelle nationale et se préparent six à douze mois à l'avance. Décider enfin lesquels se pourvoient en interne par mobilité, et lesquels sortiront du marché : cet arbitrage, fait tôt, sépare un programme tenu d'un programme décalé.
Le reste est une affaire de séquence. L'argent public est là, le bilan de l'ADEME le mesure au million près. Les tonnes à retirer sont là, l'inventaire du Citepa les mesure à la tonne près. Ce que personne ne mesure encore, c'est le nombre de gens capables de transformer l'un en l'autre, et ce nombre est le seul qui manque vraiment.

